Partie III : Les stratégies rhétoriques du SPVM


J’ai présenté lors des deux derniers articles (ici et ici) deux stratégies. La première consiste à cadrer favorablement un enjeu de base de toute stratégie de communication et la deuxième, à exploiter son statut institutionnel et la légitimité que lui confère le système afin d’imposer son interprétation des faits comme étant la vraie. Dans cet article, je tenterai de dresser un portrait des stratégies rhétoriques employées par la police.

Le cadrage que j’ai expliqué précédemment ne se fait pas seulement par des actions, mais aussi par le choix de mots. Dans toute communication destinée à un grand public, on tente toujours de limiter l’interprétation possible de nos paroles : plus on est clair, plus on sait quelle sera l’impression qu’aura notre public.

La stratégie rhétorique que j’ai pu observer de la part du SPVM dans le cas d’usage de la force lors d’une manifestation peut se résumer par trois affirmations : le fait de manifester est légitime, il y a des manifestants troubles (séparer les bons et les mauvais) et donc nous avons été contraints d’intervenir. Le manifestant trouble est présenté comme une personne venant de l’extérieur. Son action n’est pas politique : il vient noyauter une manifestation avec des gestes émotifs ou irrationnels

Les policiers se présentent donc comme les défenseurs de la démocratie : jamais un porte-parole ne dira qu’il n’est pas légitime de manifester et ce, peu importe la cause. (Même si parfois des porte-paroles du SPVM s’improvisent juristes et disent dans les journaux qu’il n’existe pas de droit de manifester.) Cette affirmation a pour objectif de démontrer une chose : la bonne volonté de la police.

Ensuite, on va clairement distinguer les bonnes façons de manifester et les mauvaises; les bons et les mauvais manifestants. Qu’ils soient masqués ou tout simplement trop agressifs, la police peut justifier une intervention uniquement par leur présence. Il s’ensuit alors le dernier acte : nous avons été forcés d’intervenir. La simple balle de neige ou un assaut sur un policier sont présentés comme des motifs raisonnables pour l’intervention. Mais dans tous les cas, cette intervention est malheureuse… mais il fallait le faire. Ce n’est pas un choix totalement délibéré, « nous avons été contraints d’intervenir ». Le vocabulaire des porte-paroles du SPVM est assez clair à ce sujet. « «Il a fallu effectuer des ordres de dispersion », « Nous avons été obligés d’intervenir » ou encore « Les policiers ont répliqué aux provocations ». Des phrases courtes, simples et précises.

L’ensemble de cette stratégie rhétorique est soumis à un vocabulaire technique qui enlève même souvent l’aspect violent des interventions. Par exemple, on dira : « Des interventions ciblées » ou encore « nous avons procédé à des arrestations préventives ». L’utilisation d’un champ lexical technique donne une image mécanique de la violence; elle la réduit à une simple équation. La violence est ainsi rationalisée. Notons aussi que l’antiémeute n’est pas un terme qui existe en soi. Au sein du SPVM, cette unité s’appelle en fait le Groupe d’intervention (GI). Cette stratégie de communication s’inscrit dans la même lignée que celle amorcée par l’armée américaine depuis les années 90. Par exemple, on ne parle plus de pertes civiles, mais bien de dommages collatéraux. La violence de la police apparait alors comme légitime alors que celle des manifestants est présentée comme étant destructrice.

Je pense avoir fait relativement le tour de ce que j’ai pu observer l’année dernière comme stratégie de communication de la part des policiers. On peut voir cependant que même avec tous les moyens que possède la police, elle est tout à fait en mesure de se mettre les pieds dans les plats. Dans les faits, à partir de moment où la stratégie de communication policière fait face à une légère résistance organisée, on commence à voir toute la faiblesse d’une stratégie froide, peu créative et portée dans les médias par des porte-paroles dont les limites des facultés cognitives se font sentir au moment où leurs phrases préconçues se retrouvent devant un peu de résistance. En pratique, les organisations porte-étendards des luttes contre la brutalité policière devraient se doter d’un plan de communication afin de contrecarrer celui des policiers. Le simple fait d’organiser et prévoir ces communications peut grandement aider à contrecarrer la stratégie de relations publiques des policiers.