Partie II : Être un policier est en soi une stratégie


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Dans mon dernier article, j’ai jeté les bases des stratégies de communication utilisée par la police. J’ai présenté l’importance de mettre de l’avant une stratégie de communication offensive  afin de se définir soi-même  dans les médias plutôt que de laisser ces opposants le faire. L’objectif est de forcer le public à nous accoler une image. L’exemple le plus simple de cette stratégie sont les thèmes utilisés par les partis politiques lors des campagnes électorales. Certains voudront se définir comme le parti de la « transparence », les meilleurs pour gérer l’économie ou les plus aptes à régler les problèmes dans le système de santé. Dans le cas de la police, on souhaite se définir comme les gardiens de la paix, gardiens qui n’utilisent la force qu’en dernier recours. Dans ce court article, je présenterai le deuxième volet de la stratégie, qui est en fait un avantage institutionnel que les communicants des corps policiers semblent très bien comprendre.

Une diminution du journalisme d’enquête

Dans tout bon film de super-héros il y a toujours les journalistes en arrière-plan et à un certain moment, la fameuse conférence de presse de la police. Celle-ci met toujours le service de police et le maire dans l’embarras (je pense ici à Batman). Les journalistes sont présentés (et ce n’est pas toujours de façon positive) comme le quatrième pouvoir, et vous m’excuserez le terme : ils font vraiment chier les forces de l’ordre dans leur quête afin de rétablir la paix sociale. Outre dans les studios d’Hollywood, ce n’est pas toujours le cas.

De plus en plus les journalistes deviennent dépendants de leur source. Le journalisme d’enquête cède tranquillement sa place à des « journalistes » qui feront des reportages sur des sujets qui ne sont pas de l’actualité politique. La langue de Shakespeare les appelle affectueusement news you can use ou encore les soft news. Qui n’a jamais eu le plaisir coupable de lire des analyses psychopop de la sexualité féminine ou masculine?

Malgré l’arrivée des « articles magazines » dans les journaux d’actualité, le nombre de publications de nouvelles n’a pas diminué pour autant. Les journalistes qui couvrent l’actualité chaude sont de moins en moins nombreux, et de plus en plus pressés par le temps. Il en résulte une production de nouvelles ayant les sources officielles comme principale source d’information[1]. Ces dernières ont aujourd’hui tous les outils nécessaires afin de contrôler le message et divulguer l’information au compte-goutte, de sorte qu’un bon attaché de presse du côté du pouvoir est désormais en mesure de deviner presque intégralement le contenu d’un article. Le relationniste a aussi un autre avantage : il connaît mieux le monde du journalisme que son interlocuteur connait le sien. Les relationnistes ont aussi plus de temps à leur disposition et connaissent normalement sur le bout des doigts l’enjeu qu’ils doivent rendre public.

Dans cette situation, le fait d’être un communicant policier procure un avantage énorme : la police est une source d’une valeur inestimable pour un journaliste. En effet, avoir des bonnes relations avec la division des communications du SPVM a son lot d’avantages… Si j’étais journaliste, j’aimerais bien avoir des scoop sur les poursuites et les personnes qui commettent de vrais crimes[2].

La police est aussi un acteur crédible dans l’espace public. Elle est associée à la sécurité et à l’ordre établi. Lorsqu’on la compare aux manifestants ou à leur porte-parole, elle a un net avantage. Les paroles des policiers paraissent donc plus « vraies » que celles des manifestants. Lors de la grève étudiante, je me souviens très bien avoir tenté de rectifier plusieurs faits évoqué par les porte-paroles du SPVM. On me répondait alors de façon  assez directe :

-C’est ta parole contre la sienne. Et de toute façon je n’ai plus de place dans mon article.
-Mais la… C’est une quote de Nadeau-Dubois, c’est au moins 150 partages de plus.
-Nadeau étais-tu là ?
-Non
-Ok bye

La police peut exploiter cet avantage au maximum. En se servant de son statut, elle peut négocier le contenu des articles. Mais ce n’est pas le principal avantage. Ce que dit la police est toujours considéré comme plus vrai par le public que beaucoup d’autres institutions ou organisations. La stratégie est alors de limiter l’information et surtout de tout nier. Précisons d’abord que malgré les changements dans le monde du journalisme évoqués plus haut, on donne souvent la parole à des voix opposantes. Le journaliste a souvent le devoir d’être équitable, il va donc donner souvent la parole aux manifestants ou leur porte-parole. Malgré tout, comme je l’indique plus haut, le simple fait d’être policier donne davantage de crédibilité aux faits mis de l’avant. L’interprétation – entre manifestants et policiers – sera toujours différente et c’est ainsi que la police aura le beau rôle : ce qu’elle dit est vrai. Pour éviter une histoire contradictoire, le porte-parole de la police n’a qu’une seule chose à faire ; se limiter aux faits essentiels et éviter de commenter le reste. Si le journaliste le contraint de le faire, le porte-parole n’a qu’à nier l’information.

Le public est donc confronté à deux visions. C’est donc la parole d’un policier contre celle d’un jeune manifestant : qui a raison? Fort heureusement, l’arrivée d’images citoyennes vient donner du fil à retorde au travail de communication des policiers : elles permettent de donner une preuve aux paroles des manifestants. Encore faut-il que ces images soient diffusées dans les médias.

Je viens donc d’expliquer (de façon très superficielle) l’importance du statut dans une stratégie de communication. Ce statut est exploité habilement par les responsables des communications des corps policiers. Dans le prochain article, j’utiliserai la notion de cadre et le contenu présenté dans ce chapitre afin de présenter les stratégies rhétoriques utilisées par la police en cas d’intervention musclée.



[1]  Pour en savoir plus sur le journaliste en Amérique du Nord on lira Dean Starkman, «The Hamster Wheel», Columbia Journalism Review, 49, 3 (2010).

[2] Sur la façon dont les informations sont coulées dans les médias, je vous invite à lire le chapitre « Les médias de masse : appuyer la contestation » dans De l’école à la rue de moi-même et Philippe Ethier.