L’argent et les communications militantes


Dans son livre La mort de l’élite progressiste, Chris Hedges évoque l’expérience du Federal Theatre Project (FTP) aux Etats-Unis de 1935 à 1939. Projet typique du New Deal, il avait pour objectif d’embaucher des artistes pour mettre sur pied des productions théâtrales à très peu de frais, ce qui permettait à la fois de créer de l’emploi et de rendre l’art accessible à un très grand public. Les artistes et artisans du FTP avaient choisi des décors simples et des salaires relativement modestes pour avoir des prix d’entrés très bas. Ils avaient également choisi de parler de politique, de problèmes sociaux, de travail, etc.

« Au bout d’une année d’existence, le Federal Theatre Project comptait plus de 15 000 hommes et femmes sur sa liste de paye. Au moment de la fermeture […] ses pièces avaient été jouées devant plus de 30 millions de personnes dans plus de 2000 salles, auditoriums scolaires, scènes mobiles et parcs publics de tout le pays. Ses comédiens, metteurs en scène, concepteurs, dramaturges, clowns et musiciens étaient des professionnels que l’effondrement de l’économie avait mis au chômage. Ils produisaient des œuvres de grande qualité abordant la vie des gens ordinaires et la misère dans laquelle les Etats-Unis s’étaient enfoncés.  » Quel succès de communication impressionnant en si peu de temps et avec des moyens si modestes.

La tentation d’aller vers les agences chics est d’autant plus grande que les organisations militantes les plus intéressantes ont un rapport trouble aux communications, qui oscille souvent entre la méfiance et le mépris ou l’indifférence.

Plus tard, Hedges parle des intellectuels aujourd’hui : « De même que l’expert et le professeur, l’artiste est partie prenante d’un système qui le contraint à satisfaire les intérêts et les goûts de l’élite du pouvoir. Les artistes ont certes le choix entre haute culture et culture commerciale, mais, comme les autres membres de l’élite progressiste, ils sont peu enclins à risquer de perdre leur prestige et leur emploi en bravant les structures du pouvoir. C’est ainsi que des dramaturges finissent par écrire d’ineptes scénarios pour la télévision, que des illustrateurs dessinent ou font des films d’animation pour des grandes entreprises, que des comédiens paient leur loyer en jouant dans des messages publicitaire ou en faisant des voix hors champ, que des réalisateurs, des rédacteurs et des écrivains se vendent à des agences de publicité. »

Ces extraits me semblent intéressants pour penser la possibilité de faire des communications à gauche aujourd’hui.

D’un côté, l’expérience du FTP évoque pour les communications ces moments forts où, avec grande simplicité, l’affiche, le message publicitaire, la photo, le slogan ont un effet de communication multiplicateur et efficace. De Korda à l’école de la montagne rouge, ce genre d’exemple est généralement ce qui nous porte à vouloir faire de la communication politique.

De l’autre, la critique acerbe que fait Hedges de la soumission des artistes et artisans de la communication aux valeurs des élites et des puissants nous rappelle la contradiction dans laquelle nous nous inscrivons. Un certain talent en communication peut devenir synonyme de confort matériel et d’une influence politique alléchante. Ainsi, nombre de gens en comm considéreront les communications militantes et actives politiquement comme un tremplin permettant ensuite une carrière aux attraits plus alléchants.

La tentation d’aller vers les agences chics est d’autant plus grande que les organisations militantes les plus intéressantes ont un rapport trouble aux communications, qui oscille souvent entre la méfiance et le mépris ou l’indifférence. Ainsi, l’élan créateur, le risque, la provocation et la nouveauté sont souvent lourdement tempérés, pour ne pas dire étouffés. Comment espérer que des gens qui veulent créer, imaginer et concevoir souhaitent s’investir longtemps alors qu’on leur impose une camisole de force?

L’exemple du FTP est inspirant. Créer des espaces de liberté créative et de collaboration amusante pour développer un nouvel imaginaire graphique et lexical du militantisme tout en payant décemment les gens (sans offrir les salaires délirants dans lesquels se sont lancés certaines agences) voilà qui pourrait peut-être attirer sur des bases autre que la simple promesse du confort et du luxe.