Dolan, la violence et Jésus


Dans un élan aussi rétrograde que comique, la présidente du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) en France menace de censurer le clip College Boy que Xavier Dolan a réalisé pour accompagner une chanson du plus récent album d’Indochine. Le clip serait trop violent à son goût et ne devrait pas être présenté aux chastes yeux des jeunes de moins de 18 ans. « Ce n’est pas en faisant l’apologie de la violence qu’on la prévient », refrain connu, disque usé.

Sans grande surprise, Xavier Dolan réagit en renvoyant ladite présidente dans les poussiéreuses années 1990. En substance il lui oppose deux arguments : vos menaces n’ont plus d’importance parce que vous n’avez pas le contrôle sur Internet et vous devriez nous aider au lieu de nous nuire, car c’est en faisant ce qu’on fait qu’on sensibilise aux problèmes de violence et non en étant pleutre et apathique comme vous.

Il n’a pas tort, le Dolan. Elle est bien ridicule la position du Conseil supérieur de l’audiovisuel (tout comme celle de Musique Plus ici au Québec, si la chaîne avait encore un quelconque résidu d’importance). Elle sent l’humide et le renfermé, elle goûte non seulement le moisi mais aussi l’arbitraire. Pourquoi maintenant? Parce qu’un jeune se fait pisser dessus? Parce qu’on le troue de balles? Décidément, la présidente du CSA n’écoute pas souvent de vidéoclips et Dolan a plutôt raison de lui rappeler.

C’est d’ailleurs très drôle d’entendre la présidente du CSA nous dire : « La mort, ce n’est pas esthétique. » Wow. La totale. Bravo championne. Quelqu’un peu lui envoyer une cassette VHS de Visconti et un microsillon de Barbara (et de combien d’autres?) pour qu’elle nous dise de quelle façon on devrait censurer ces dangereuses esthétisations de la mort?

Dolan n’a pas tort non plus de lui dire que ce clip est précisément ce que le CSA devrait endosser, mais que sa présidente est trop obsédée par les images pour voir. Il a tellement raison que ça dévoile tous les nombreux problèmes de ce clip.

Du cliché à Jésus

Le clip commence et on se dit : « ah non, pas encore ». Pas encore l’histoire typée, refaite et ressassée de l’intimidation à l’école. Pas les plans dans la classe et dans les vestiaires, les scènes vues mille fois. Entendez-moi bien, oui, bien sûr c’est important de dire que l’intimidation c’est mal, mais peut-on le faire de façon un brin originale? Ne pas se retaper les mêmes passages obligés qu’on a vu dans combien de films, de séries télés et, justement pour déplaire à Dolan, de petites vidéos pour sensibiliser les jeunes qu’on nous passaient à l’école en prétendant que ce n’était pas de « l’occupationnel » parce que soi-disant éducatif?

Et là soudain, retournement, il décide de pousser. Du vrai gore, du sang, de la pisse et, subtilité symbolique raffinée : des bandeaux sur les yeux. « ILS NE VOIENT PAS, ILS CHOISISSENT DE NE PAS VOIR ». Avez-vous compris? Non? On vous le refait.

Et soudain, comme une apparition : Jésus. Rien de moins. Le chemin, la croix, la symbolique christique agrémentée de lumières de Noël. Brillant. Un martyr? Jésus. Why the fuck not? Tant qu’à beurrer, allons-y. En plus ça s’inscrit bien dans l’esthétique générale d’Indochine, alors pourquoi pas.

L’image christique charrie pourtant avec elle toute une série de symboles que le clip n’arrive pas à baliser. Jésus en croix n’est pas que celui qui subit injustement le martyr, c’est aussi le sauveur, celui qui amène la rédemption; c’est également le porteur d’une foi très particulière avec des dogmes précis entre autres sur l’homosexualité; c’est enfin celui qui renait de ses souffrances et dont on attend le retour. C’est dans les récits occidentaux le drame ultime, le sacrifice suprême. La violence et l’intimidation que subissent les jeunes homosexuels à l’école est-elle de la même nature que les humains qui tuent le fils de Dieu descendu sur Terre pour enlever les péchés du monde? Est-ce vraiment habile de mobiliser ce symbole ici? Le cinéaste fait-il preuve de justesse et d’à-propos? On peut certainement en douter. Ce choix d’image donne plutôt une impression de grossièreté et d’amateurisme.

Et vlan, comme si ce n’était pas suffisant un cow-boy, des flics, des nonnes, tout le bataclan. J’ai cru croiser Scooby-Doo en arrière-plan, je me suis trompé? Pas grave, c’est tout comme. Facile, cheap, sans intérêt.

Il ne faut pas censurer Xavier Dolan et ce clip, évidemment pas. La présidente du CSA dit des conneries, en effet. Il faut dénoncer et combattre l’intimidation et l’homophobie à l’école, bien entendu. Cela dit, le clip de College Boy qui porte cette cause comme un drapeau fait une maladroite propagande insistante. Dommage.