Des gars qui se frenchent, c’est normal… très normal


Donc, le ministère de la justice a décidé de faire une campagne publicitaire contre l’homophobie. De plutôt bonnes pubs, bien faites, très léchées et efficaces. Un site web vraiment impressionnant en termes de réalisation et qui aborde des personnes souvent laissées de côté, comme les trans et les bi. Bien sûr, l’interaction est un peu nounoune (il aurait pu être écrit : « ça te déranges-tu des fifs, hein? » en majuscules, et l’effet aurait été le même), mais dans ce genre de sites de sensibilisation, j’imagine qu’il est difficile de passer à côté. Bref, considérant les contraintes lourdes qu’imposent les campagnes gouvernementales, on est devant du bon travail.

Les réacs

Peu de gens ont parlé du site web, mais les pubs télés, elles, ont fait réagir. Et c’est pas jojo. Des commentaires homophobes, des appels à la criminalisation de l’homosexualité et même à la peine de mort… Mais aussi le formidable commentaire, repris à son compte par un animateur radio dont on taira le nom : « y’a des gens qui ont rien contre les gais, mais qui aiment pas les voir s’embrasser en public. C’est pas être homophobe, ça ». Ok, donc, ça prend quoi pour être homophobe, alors? Proposer une Stasi qui surveille l’achat de KY? Non mais.

Mes exemples (et mon titre) sont très gars, je sais. Mais il semblerait que c’est ce qui dérange. Les filles qui se frenchent (et je parle même pas du reste, anyway y’a des sites pour ça), ça c’est cool! Pis les autres affaires bizarres, ben y se tiennent juste dans le Village, et ça c’est ben parfait.

Bref, le frottement des poils drus de la barbe à l’embrassade, le pognage de fesses entre deux bonhommes de 40 ans et deux ados qui s’enlacent dans la rue, ça dérange encore au Québec. Ciboire. Voilà pour me faire ravaler mon impression, en voyant les pubs, que le gouvernement avançait sur un combat d’arrière-garde. N’empêche…

La critique de la critique

N’empêche, elles vous agacent pas, vous, ces pubs? Vous ne trouvez pas que tout le monde y a l’air parfaitement normal? Une belle maison de banlieue, un belle famille réunie. Ces dames dans le contexte privé de la réunion familiale, ces messieurs de retour d’un voyage d’affaires. Du monde visiblement à l’aise financièrement, dont tout ce qu’on voit de la vie semble correspondre parfaitement au modèle dominant… sauf dans leur vie amoureuse/sexuelle (ici intégralement liée dans la vie de couple la plus traditionnelle).

Bien sûr, je comprends que c’est le concept même de la pub. On veut nous faire croire à la normalité, pour faire un retournement ensuite et mettre l’accent sur cette différence. C’est de là que les pubs tirent leur efficacité.

Cependant, quand on choisit un concept de pub, on fait un choix, justement. On choisit sciemment de parler des « normaux », en se disant qu’autrement notre message ne sera pas audible. Cette démarche participe alors aussi d’une normalisation du fait homosexuel. Il ne s’agit donc pas d’un mode de vie subversif, c’est tellement normal, c’est tellement banal que c’est tout à fait acceptable. Ils sont pareils comme vous, qu’est-ce que vous pouvez avoir contre ça? Ça plaira à certain-es, qui ont effectivement ce rapport à leur vie sexuelle. Pour d’autres, le retrait de tout caractère subversif de ces modes de vie aura un effet lénifiant, aliénant et délétère. Surtout pas de butch, de fifs bien efféminés ou de personnes dont l’identité est trouble…

Le principe logique derrière la campagne est simple : comme c’est la différence qui est difficile à accepter, réduisons-là à sa plus simple expression, la pilule sera ainsi plus facile à avaler. Est-ce vraiment le rôle de l’intervention gouvernementale dans ce genre de situation : pointer vers les plus normaux? Ne devrait-il pas, au contraire, aller puiser dans ce qui dérange le plus?

Comme ces pubs choquent, je présume que leurs premiers bilans pointe l’équipe de comm derrière cette campagne à se dire qu’ils avaient bien raison d’y aller tranquillement. Pour ma part, je me questionne. Le message envoyé n’est-il pas celui d’une incitation à la normalisation et la banalisation de la vie? Les réactions homophobes ne disent-elles pas en fait : « cette banalisation ne suffit même pas, même quand vous êtes très lisses, vos barbes qui se frottent sont encore trop râpeuses »?

Dans les prochaines semaines à l’UPop Montréal, il y aura une série de cours sur le queer et la politique, peut-être y trouvera-t-on des réponses.