Argo et No: la politique Mirador


Les films No et Argo donnent l’impression que le cinéma grand public recommence à aborder directement des sujets politiques. À suivre le doux minois de Gael García Bernal dans les rues de Santiago ou l’air pensif de Ben Affleck dans celles de Téhéran, on croit voir revenir un cinéma qui s’intéresse au politique, ou qui, tout au moins, en présente un certain visage. Loin d’être de retour à l’époque de Z, La chinoise ou Harlan County, les plus récents ersatz du cinéma politique grand public évoquent plutôt cet extrait:

Argo

Le film de Ben Afleck produit par Georges Clooney et célébré aux Oscars présente bien où en est rendue la « gauche » liberal étasunienne : fric, banalités et appuis tacites à la politique étrangère de Washington. On n’aime pas nécessairement les actes de guerre, mais on juge quand même que les États-Unis sont moralement supérieurs aux pays où ils sont intervenus. Pour le reste, le film suit la recette : on construit un gros coup, on s’attache au personnage principal grâce à une relation père-fils aussi banale qu’escamotée, on fait monter la tension et on résout le tout sur un coup de chance. Ajoutons par-dessus le marché une petite dose de patriotisme bien placé tout en nourrissant le feu du ressentiment contre l’Iran, et on a un bon petit film hollywoodien qu’on ne se gêne pas pour présenter comme du grand art. Peut-être un bon divertissement, relativement bien ficelé si on oublie quelques longueurs et le recours trop fréquent à des situations critiques résolues à l’ultime moment. De plus, plusieurs seront déçus d’apprendre que, malgré une attention toute particulière à nous montrer que le film recrée avec précision certaines scènes ou personnages, le scénario se permet plus d’écarts que de fidélité sur les évènements menant au rapatriement des fonctionnaires étasuniens.

 

No

En comparaison, No, paraît d’une grande subtilité. On cadre un débat politique, on ne réécrit pas trop l’histoire, on présente une diversité de point de vue et un univers pas trop manichéen. L’histoire n’est pas arrangée pour finir dans un crescendo de résolutions heureuses, on finit plutôt sur une note semi-maussade, une impression de vide. La communication politique y est présentée avec sa part de délires et d’erreurs.

 

Politique = communication

« Chantal, organise une conférence de presse ». Il semble que désormais le politique se réduise à cette seule imprécation. Derrière ces deux films si différents dans le ton et le propos, se trouve une obsession de l’image. La politique ce n’est plus faire, c’est dire, c’est faire croire. Le discours dominant sur la politique – duquel ces deux films participent à leur façon – la présente comme entièrement dissoute dans la devise des relations publiques : it’s not what it is, it’s what it looks like. On n’annule plus une mission dangereuse à Téhéran pour des raisons géopolitiques, mais simplement parce qu’on va s’humilier devant le monde entier. Une campagne pour sortir la dictature ne demande plus de rencontrer des gens, ni d’organiser actions, manifs ou même débats, non, il s’agit de faire de la pub, de dessiner des arcs-en-ciel et de composer un jingle qui restera en tête. La politique est finalement entièrement de la communication.

S’il reste des débats, des tractations politique ou des jeux de corridors, ils n’ont pour but au final que de jouer sur les apparences ou de conseiller les faiseurs d’images. Ce qui était un des moyens de la politique est devenu, dans l’idéologie dominante, sa fin suprême.

Comme cela s’arrime délicieusement bien avec une certaine posture morbidement naïve et immobiliste… La condition d’acceptabilité du changement social est qu’il se réalise « sans verser une goutte de sang », comme le rappelle le social-démocrate victorieux de la fin de No. Ainsi, tout débordement potentiel, toute possibilité de se salir les mains, devient une opportunité à un confortable retrait, alors que l’utilisation de violence par les adversaires est une démonstration de leur immoralité. Il ne faut au final rien faire et attendre le changement parfait dont le but ultime serait de « convaincre l’opinion publique » du bien fondé de sa cause.

Complètement réifiée, cette opinion publique devient un jugement juste, sûr et clair qui s’exprime par sa propre volonté. En la présentant ainsi, on s’assure que personne ne comprenne rien, ni à la communication, ni à la politique. Cette dernière deviendra une série de coup d’éclats pour épater une galerie distraite et absente, tandis que les vrais enjeux et les vraies décisions seront laissés à ceux qui s’en occupent déjà : leur retirer ce pouvoir des mains risquerait trop de provoquer des vagues et ne se ferait pas de manière assez propre et inoffensive. On préfèrera crier longuement Miiiirraaador, en espérant voir arriver nos sauveurs : les gens des comms qui jetteront un voile par-dessus la réalité le temps de confondre la population vers le bon choix, la bonne opinion.

Eve-Lyne Couturier
Simon Tremblay-Pepin